HOMÈRE


HOMÈRE
HOMÈRE

Homère: un homme ou des hommes inconnus. Mais, pour donner vie à ce nom à travers les âges, deux poèmes, deux «vivants» eux-mêmes, l’un plus héroïque, l’autre plus romanesque, L’Iliade et L’Odyssée.

Les civilisations antiques ont pu s’effondrer, partout où il s’est trouvé des «clercs» pour survivre aux Barbares la gloire d’Homère a reparu avant même ses œuvres. En un temps où l’on ne connaît plus ses poèmes que par des résumés latins, Benoît de Sainte-Maure, vers 1170, au début de son Roman de Troie , salue
DIR
\
Omers qui fut clers merveillos
E sages e escientos./DIR

Un bon siècle plus tard, Dante, qui rencontre Homère dans les Limbes, parmi les grands Anciens qui ne souffrent pas damnation, le proclame.
DIR
\
[...] seigneur du chant de haute altitude
Qui au-dessus des autres vole comme l’aigle./DIR

Aux temps modernes, par d’innombrables traductions, des études, des compositions musicales, des œuvres plastiques, en attendant, de nos jours, des films à grand spectacle, les deux épopées et leurs personnages ont atteint, de proche en proche, jusqu’aux nations de l’Orient et de l’Extrême-Orient. Bien mieux, l’inspiration homérique continue à susciter des poèmes originaux: Aurobindo Ghose, avant de devenir le guru de Pondichéry, écrit en anglais quatre chants d’une Ilion inachevée; Kazantzáki renouvelle le personnage d’Ulysse dans une Odyssée trois fois plus vaste que la première.

Le secret de cette survie universelle, où l’apprendre sinon dans une lecture innocente des œuvres elles-mêmes? Seul moyen de savoir si l’on aimera Homère et si l’on pourra vivre avec ses héros. Pourtant il faut quelque intermédiaire pour établir les premiers contacts. C’est pourquoi on ne peut ignorer comment le travail scientifique a débroussaillé les approches et comment les deux épopées se présentent aux regards des chercheurs contemporains.

1. La science moderne et la question homérique

Donner des deux poèmes un texte aussi exact que possible, déterminer les éléments qui entrent dans leur langue composite; s’attacher aux conditions de création, aux procédés de composition, de narration qui s’y trouvent mis en œuvre; éclairer par la recherche historique, archéologique, sociologique les lieux, les usages, les croyances, les objets eux-mêmes que représente l’épopée; enfin la replacer, par voie d’études comparatives, dans l’ensemble de la poésie épique mondiale; voilà les principales directions dans lesquelles se sont engagés les «homérisants», énumérées dans l’ordre chronologique où elles se sont ouvertes à la recherche.

L’établissement du texte

Les Anciens s’étaient préoccupés, dès l’époque alexandrine, d’épurer le texte de l’épopée, encombré de vers douteux, comme on peut le vérifier à travers les rares fragments de papyrus antérieurs à cette révision.

Ils le firent avec une sévérité à laquelle le nom d’Aristarque est resté attaché. Les nombreux manuscrits sur parchemin que nous possédons, et dont aucun n’est antérieur au Xe siècle après J.-C., sont tous tributaires, de façons d’ailleurs variées, des recensions alexandrines. Ils sont donc le résultat d’un travail déjà érudit, que les hellénistes modernes ont poursuivi. Ils ont hérité en partie du travail philologique des Alexandrins et des Byzantins à travers les notes (les scholies) qui se pressent dans les marges des meilleurs manuscrits. À ces données sont venus s’ajouter, depuis 1821 et avec une abondance qui ne tarit pas, les papyrus retirés du sol égyptien: plus de six cents déjà aux environs de 1960. D’étendue et de valeur très inégales, ils ont apporté un contrôle utile plutôt qu’une révolution dans nos éditions. Le lecteur que ne préoccupent pas les petits détails peut compter qu’il aborde un texte stabilisé.

La langue homérique

La tradition ne se trompe certainement pas en faisant d’Homère un Grec d’Asie Mineure. Il use donc pour l’essentiel du dialecte ionien. Mais il y mêle des formes empruntées aux parlers éoliens, présents eux aussi en certains points de la région, voire des mots archaïques qui, jusqu’à nos jours, paraissaient propres à des dialectes conservateurs, isolés à Chypre ou en Arcadie. Leur présence étonnait. Le déchiffrement des tablettes mycéniennes donne à penser que, sur ce point, Homère et ces dialectes reflètent, de façon indépendante, un état antérieur du grec. La langue épique n’apparaît donc plus aujourd’hui comme «primitive»; c’est le produit d’une élaboration assez savante, dans laquelle les nécessités de la versification jouent un rôle certain, mais où il faut tenir grand compte d’une recherche esthétique. Certains mots, certaines formules souvent répétés valent par leur aura ; ils donnent au vers des résonances solennelles, voire sacrées. Le vers uniforme, l’hexamètre dactylique, formé de six dactyles (une syllabe longue suivie de deux brèves) remplaçables, sauf en principe l’avant-dernier, par des spondées (deux longues), objet d’autre part de coupes diverses, est lui aussi un instrument dont l’usage élégant demandait un apprentissage sérieux. Il faut un artiste pour lui éviter les platitudes et les chevilles.

Derrière l’épopée, un homme ou le génie populaire?

Pendant des siècles, nul n’a douté que l’Iliade ou L’Odyssée eussent un créateur, et un seul. On se le représentait sur le modèle d’un écrivain des grands siècles littéraires, composant son œuvre à loisir selon un plan bien arrêté. On n’imaginait point qu’il n’eût pas écrit. Tout au plus, la tradition le disant aveugle, pouvait-on admettre qu’il eût dicté. On consentait à reconnaître, puisque Horace l’avait dit, que certains passages présentaient un moindre intérêt; il ne convenait pas d’insister. Il fallut qu’un critique français du XVIIe siècle, l’abbé d’Aubignac, se lançât avec feu dans la querelle des Anciens et des Modernes, pour que commençât un examen sévère. Ses Considérations académiques sur l’Iliade (1664, mais publiées en 1715 seulement) venaient trop tôt. Mais les Prolegomena ad Homerum de l’Allemand F. A. Wolf (1795) arrivèrent à un moment où la critique des textes anciens, profanes ou bibliques, prenait de l’audace; où, d’autre part, un mouvement d’idées, issu en particulier de J. G. Herder, exaltait le génie populaire et faisait sortir de lui toutes les poésies «primitives».

On allait désormais s’attacher à prouver que la composition des deux épopées est si défectueuse, que certains détails sont si peu cohérents que l’ensemble peut être considéré comme une collection de courts poèmes indépendants. De là à douter qu’Homère eût jamais existé, il n’y avait qu’un pas. Ainsi se posa la question homérique et tel fut le début d’une incessante polémique entre «unitaires» qui tiennent pour un seul Homère, véritable artiste créateur, et «analystes» qui distinguent dans chaque poème des «couches» différentes, et consentent tout au plus à ce qu’un rédacteur tard venu ait collé ensemble ces éléments disparates. Rien de plus lassant que cette interminable bataille, où les érudits ont rivalisé d’ingéniosité, mais témoigné aussi, du côté des analystes, d’un acharnement aveugle contre le génie créateur; ils ont tous fait pourtant œuvre utile en scrutant le texte dans ses moindres détails. Point de synthèse viable sans beaucoup d’analyses. Mais cette recherche trop purement philologique se serait perdue dans les sables sans d’abord le travail des historiens et des archéologues.

Homère et l’histoire

Les premiers historiens grecs s’étaient déjà demandé en quelle mesure Homère mêlait la fiction à l’histoire. Les géographes avaient suivi en s’interrogeant sur les navigations d’Ulysse. Mais leur mise en question ne s’appuyait pas sur un progrès des connaissances et elle se heurtait au prestige d’Homère, d’autant mieux établi que l’esprit des jeunes Grecs, dans les écoles, se nourrissait de l’épopée. Il a fallu attendre les temps modernes, les progrès de la critique historique et surtout la constitution de l’archéologie comme science pour que l’on commençât à ressusciter l’arrière-plan de l’épopée. Heinrich Schliemann provoqua une véritable révolution dans les études homériques en fouillant à partir de 1870, près de l’entrée sud des Dardanelles, le site présumé de Troie, puis, en Argolide, Mycènes et Tirynthe. La mise au jour, à Hisarlik, d’une bourgade ravagée par le feu, la découverte à Mycènes de tombes royales riches en objets d’or, attestant une civilisation opulente, étaient autant de faits qui venaient tout d’un coup témoigner que Troie avait été réellement prise et qu’un royaume puissant avait réellement correspondu au domaine d’Agamemnon. Ensuite, à partir de 1900, Evans exhumait en Crète, à Cnossos, une civilisation antérieure à celle de Mycènes. Il rendait ainsi une riche substance aux traditions relatives à Minos et à sa domination sur la mer Égée. Du coup on entrevoyait, avant les temps décrits par l’épopée, une longue civilisation déjà avancée, pratiquant l’écriture. Un autre coup d’éclat fut, en 1939, la découverte par Blegen, au fond de la baie de Navarin, en un site qui correspond au royaume de Nestor dans la tradition, d’un palais mycénien et de tout un lot de tablettes d’argile, durcies dans l’incendie du lieu. Il devint bientôt évident que l’on avait affaire, sur le continent comme en Crète, aux archives d’administrations royales, organisées comme celles d’Asie Mineure ou d’Égypte. Ainsi, en une centaine d’années, en vertu de ces recherches, en profitant aussi de toutes celles qui ressuscitaient l’Orient ancien, s’est constituée l’image de civilisations successives qui, rayonnant de la Crète et du Péloponnèse, ont dominé sur l’Égée à partir du IIIe millénaire avant notre ère.

À l’heure actuelle, les lumières qu’en reçoit l’épopée homérique sont très inégales. On ne saurait s’en étonner, à moins de confondre L’Iliade avec une chronique versifiée et L’Odyssée avec un périple, au reste terriblement brouillé. Il faudrait oublier aussi qu’entre l’effondrement des royaumes mycéniens et la constitution en une vaste épopée de la «matière de Troie» s’étendent quatre siècles obscurs, où l’usage de l’écriture s’est perdu à tel point que l’épopée ne fait qu’une allusion indistincte à l’écriture elle-même et n’a conservé aucun souvenir des scribes royaux et de leur administration méthodique. Un des traits essentiels de la société que L’Iliade croit dépeindre y manque absolument. Ce dont la tradition épique au contraire a fidèlement gardé le sens, c’est la puissance des royaumes achéens et leur affrontement avec les peuples d’Asie Mineure. Sans doute grossit-elle l’importance de Troie, dont les faibles dimensions excluent qu’elle ait jamais été une grande cité. Il se peut qu’un coup de main en lui-même aussi peu significatif que le combat de Roncevaux dans les campagnes de Charlemagne ait été transformé, des siècles plus tard, en une guerre des nations, pour la satisfaction d’un dynaste local. Il n’en reste pas moins que les archives hittites connaissent, vers 1300, un royaume d’Akhiawa, de localisation discutée, et que les Achéens installés à Rhodes et à Chypre en ont disputé la domination aux Asiatiques. La guerre de Troie est le symbole d’une réalité profonde – même si elle n’a pas eu lieu à Troie.

Les tablettes livrent aussi les noms d’un certain nombre de divinités qui figurent chez Homère. On saisit mieux comment la religion homérique unit deux courants: cette tradition, qui conserve quelque chose du passé indo-européen, et un substrat asiatico-égéen où les divinités féminines tiennent une place prépondérante. Il n’est guère douteux, par exemple, qu’Hélène ait été à l’origine une petite divinité agraire.

On est obligé toutefois de le constater: les siècles dont il nous serait le plus utile de dissiper les ténèbres, ceux qui séparent la chute des royaumes mycéniens et le temps d’Homère, nous restent assez fermés, surtout pour ce qui touche à la vie de l’esprit. La céramique, avec ses décors géométriques ou bien floraux et animaux, atteste un éveil sans permettre de le mesurer.

De la parole à l’écrit

Homère, lui (dont l’archéologie ne peut rien nous apprendre directement), a-t-il écrit? Entendons: a-t-il disposé de l’écriture, ne serait-ce que par personne interposée? Au début du XXe siècle, on tendait à le nier. Aujourd’hui, où l’on a un certain nombre de raisons pour placer la composition de L’Iliade vers le milieu du VIIIe siècle, on n’y voit plus d’impossibilité. H. T. Wade-Gery (The Poet of the Iliad , 1952) a même avancé l’idée que l’alphabet fut inventé pour noter la poésie. Vue flatteuse pour le sens poétique des Grecs, mais peut-être trop belle. Ce qui paraît du moins très important, c’est le fait que la naissance de la grande épopée se place en un temps où la composition poétique, de purement orale qu’elle était et de tradition mnémotechnique, va disposer d’un moyen de fixation et de transmission dont les prédécesseurs d’Homère, quels qu’ils fussent, n’avaient pas l’usage. Or cette poésie orale, dont les critiques du XIXe siècle ignoraient à peu près tout, les travaux de comparatistes ont permis d’en connaître l’étendue et d’en analyser les procédés. Grâce aux méthodes modernes d’enregistrement, on a pu saisir sur le vif les derniers aèdes créateurs de chants épiques en Yougoslavie et en Crète.

Ces recherches ont établi que le poète qui «improvise» en public ne répète point par cœur un texte ne varietur. Ce qu’il a d’avance à sa disposition, c’est l’ordre des épisodes, leur mouvement général, des schémas de scènes habituelles (ambassades, défis, combats singuliers, deuil autour des héros, etc.) et une riche collection de formules sur lesquelles il peut se reposer pour attaquer ou conclure un développement, pour caractériser un personnage et aussi parer à une chute d’inspiration. Il doit posséder en outre un savoir plus particulier à son milieu: généalogie des dieux et des héros, hauts faits des uns et des autres, géographie mythique et historique. Moyennant quoi, il donne chaque fois de son sujet une version plus ou moins différente. Il faut, bien entendu, se garder de passer par-dessus les différences de siècles et de civilisations, et d’assimiler trop vite l’aède ionien au guzlar bosniaque. En fait, cette poésie orale n’a fourni nulle part d’œuvres aussi organisées, aussi riches en caractères humains, ni sans doute aussi continuellement réussies dans leur forme que L’Iliade et L’Odyssée. Cependant on retrouve chez Homère, de toute évidence, beaucoup de procédés de l’improvisateur. On les lui a reprochés comme des imperfections tant que l’on n’a pas saisi leur utilité première.

Ne peut-on dire que tout se passe, avec L’Iliade , comme si un esprit formé à la technique orale s’était élevé, au cours de sa carrière, au-dessus de la composition par épisodes et avait conçu de fondre ceux-ci en un tout consistant? Il y serait parvenu en les subordonnant à un motif central posé dès le début: le ressentiment d’Achille, mais aussi par un jeu de correspondances internes, sensible, en particulier, dans la continuité des caractères. Il se serait moins préoccupé de la cohérence dans certains détails. Au couronnement de ce travail, peut-être, et le facilitant, serait intervenue l’écriture. De nos jours les poètes oraux répugnent à dicter et y réussissent mal. Mais, dans une société de plus en plus «lettrée», ils doivent être gênés par un sentiment d’infériorité. Un homme de génie, au moment où l’écriture était une invention toute fraîche, pouvait tout au contraire l’adopter d’enthousiasme.

L’Odyssée peint des aèdes en train d’«improviser» au cours des banquets aristocratiques. Démodokos se vante de n’être l’élève de personne. Ses pareils seraient donc des inspirés solitaires. À voir ce qu’un poète devait connaître, on ne prendra pas ces affirmations au pied de la lettre. Mais on conçoit qu’après L’Iliade un créateur ait considéré qu’il ne devait rien à ceux qui s’attardaient dans des récits de moindre envergure. Un peu plus tard, on saisit l’existence de récitants, les rhapsodes , qui travaillaient en corporations d’origine peut-être familiale: les Homérides de Chios se flattaient d’être les descendants d’Homère. Il ne faudrait pas trop opposer leur récitation à la créativité de leurs devanciers; les deux épopées portent les traces d’additions qui proviennent vraisemblablement de rhapsodes.

2. L’épopée grecque autour d’Homère

L’Iliade , en plusieurs occasions, renvoie aux chants qui conservent les «grandes actions des héros». L’Odyssée dit clairement que la légende des Argonautes était déjà connue de tous. Des deux côtés, on voit attester une tradition épique. Il serait imprudent d’aller plus loin et de présenter comme établi un lien poétique continu entre le monde mycénien et Homère. On connaît des civilisations sans épopée. Les généalogies, les exploits des hommes et des dieux ont pu se conserver soit dans les grandes familles, soit dans les rares sanctuaires très anciens, sous des formes rythmées, sans constituer de vrais poèmes. En saura-t-on jamais davantage? On s’est fondé aussi sur la complexité de la diction épique, en particulier sur le grand nombre des expressions formulaires, pour lui supposer de longs siècles de préparation. Vue gratuite, qui néglige la rapidité avec laquelle se propagent les procédés (comme on le constate aux âges historiques) et le fait que les chefs-d’œuvre d’un genre se manifestent dans sa jeunesse, non aux approches de la décadence.

Même réserve à garder sur les contacts des aèdes avec les vieux textes orientaux, Épopée de Gilgamesh ou poèmes protophéniciens de Ras Shamra. Les Grecs n’ont jamais eu le goût des langues et des littératures «barbares». En revanche ils ont toujours été avides de belles histoires. Les traces assez nombreuses d’influences orientales (Égypte comprise) que l’on peut trouver dans L’Odyssée paraissent s’expliquer par l’intermédiaire de contes, bien plutôt que par une connaissance directe.

Il est sûr, au contraire, que les auteurs grecs ont conservé le souvenir, dans leur propre littérature, de poètes épiques autres qu’Homère et qu’ils les plaçaient après lui; avec raison, quand on peut vérifier leurs dires. Par malheur, ils n’ont transmis de ces œuvres que de courts fragments, peu significatifs, accompagnés pour le cycle troyen d’un résumé très sec. Le plus frappant, c’est qu’aucun de ces poèmes ne passe pour avoir eu l’ampleur et la valeur des deux grandes épopées. Leur perte quasi totale, le fait qu’aucune cité, même quand il s’agissait de héros nationaux, ne s’est attachée à les perpétuer, donnent à penser qu’ils ont été écrasés de bonne heure par L’ Iliade et L’Odyssée .

3. «L’Iliade»

«L’Iliade» et l’esprit héroïque

C’est L’Iliade qui a trouvé chez les Anciens la plus grande faveur; c’est d’elle que nous possédons le plus grand nombre de papyrus comme de manuscrits. C’est elle qui, de L’Énéide à La Henriade , a fourni le modèle de la haute poésie. Certes sa composition se saisit d’un coup d’œil, si nette que l’on se demande comment on a pu la contester. Une seule action, concentrée en quelques grandes journées: l’injure initiale subie par Achille, son retrait des combats, la défaite qui menace les Achéens, l’intervention et la mort de Patrocle; pour la venger, le combat singulier d’Achille et d’Hector, couronnement longuement attendu; enfin, grâce aux jeux funéraires et à la clémence d’Achille, l’apaisement des passions recherché des Grecs. Mais l’auditeur qui se laissait simplement aller à la narration, ce qui l’a captivé, n’est-ce pas la fréquentation des héros et des dieux?

Que l’on ne se méprenne pas à ce mot de héros. L’Iliade ne représente pas des hommes parfaits. Pas davantage des monstres parfaits. Les plus grands ont leurs défauts et leurs faiblesses. Le plus violent, Achille, a ses moments de douceur, de mélancolie ou de chagrin profond. Pas d’obéissance passive; en pleine guerre on discute de tout, et avec une éloquence naturelle qui fait présager la naissance de la tragédie. L’Iliade est certes remplie de batailles, de morts violentes rapportées avec un sens presque chirurgical des blessures infligées; mais elle n’est ni belliciste ni sanguinaire. Elle a le goût de la prouesse individuelle; mais elle l’applaudit tout autant sur le terrain de jeux que sur le champ de bataille. L’ardeur au combat saisit les troupes aux débuts de journée, surtout quand des divinités l’attisent; mais, chaque fois que l’aède parle de la guerre ou de la mêlée, il dispose pour la qualifier d’un luxe d’épithètes qui insistent sur son horreur. L’épopée ne s’achève pas sur la victoire d’Achille (présage, au demeurant, de sa mort prochaine), mais sur le respect témoigné à sa victime par les dieux qui en préservent le corps, et surtout sur le renoncement du héros à sa vengeance. C’est avec délicatesse et courtoisie qu’il restitue au vieux Priam la dépouille d’Hector. Première manifestation de cette vertu que les Grecs appelaient philanthropia : amour de l’humanité, et à laquelle ils ont toujours tenu. Les horreurs dont l’épopée est pleine sont rapportées sans joie ni gémissements. Elles font partie des souffrances humaines, dont le poète et ses auditeurs ont une connaissance profonde et qu’ils endurent sans illusions. Elles tiennent souvent, et ils le savent, à nos propres folies. Mais l’égarement, quand il dépasse les limites ordinaires, est l’effet d’interventions divines.

Les dieux parmi les hommes

Les dieux prennent une part active à la guerre de Troie. Ils descendent à l’occasion dans la bataille. Parfois même, puisqu’ils ont des préférences contraires, ils s’affrontent. Quand Athéna monte sur le char de Diomède, ce n’est pas, comme Krishna dans la Bhagavad-G 稜t , pour lui donner un enseignement spirituel, mais bien pour tenir avec lui la lance dont il blesse Arès – et quelle meilleure preuve donner des sentiments de l’aède que la façon dont il ridiculise le dieu de la guerre? On aurait tort de prendre ces théophanies pour les purs artifices littéraires qu’elles deviendront plus tard. Le poète de L’Iliade , dont tout donne à penser qu’il avait fait la guerre, n’avait peut-être jamais vu un dieu combattre près de lui, mais il ne tenait pas le fait pour impossible, ni encore après lui les Grecs de Salamine. Quand les dieux ne combattent pas, ils comptent les coups; Zeus surtout, qui intervient pour retarder ou accélérer l’action, et qui pèse le sort des héros affrontés quand l’un des deux doit mourir. Ne fait-il alors que constater le jeu d’une force qui le contraindrait lui aussi, cette Destinée nulle part définie dont on fait trop facilement une Nécessité abstraite? L’âge n’est pas encore à la métaphysique. Ce qui est sûr, c’est que Zeus pourrait sauver son fils Sarpédon de la mort, mais Héra lui déclare: «Fais; mais nous, les autres dieux, ne t’approuverons pas tous.» Il cède: il y a chez les dieux comme chez les hommes des choses qui ne se font pas.

Pour qui? Par qui?

Il paraît clair que L’Iliade n’a pas été composée pour des buveurs de sang. Elle témoigne d’une haute courtoisie, même en pleine bataille, signe d’une grande maîtrise de soi: deux adversaires qui ont des liens d’hospitalité refusent de s’affronter, deux autres que la nuit va séparer échangent des armes comme présents. Les guerres de l’âge historique seront loin d’avoir en Grèce ce caractère chevaleresque. On imagine que L’Iliade a été récitée devant des auditoires «cultivés», mais à la façon des peuples sans livres où n’existe pas un fossé entre lettrés et illettrés. Elle pouvait plaire à une aristocratie campée en bordure de l’Asie, pour qui la guerre était une nécessité, mais non une industrie. Elle pouvait aussi passionner les simples citoyens, qui reconnaissaient leurs propres épreuves, stylisées mais non pas faussement idéalisées.

Apollon et Athéna, deux divinités très honorées dans le monde grec, la patronnaient en quelque sorte. Est-ce sans rapport avec le fait qu’Athènes, cité de la déesse, fut au VIe siècle la première ville à organiser une récitation publique complète des deux épopées? Cela dit sans vouloir affirmer que des milieux sacerdotaux précis aient influé de façon précise sur l’aède. On ne lui trouve pas d’intentions édifiantes. Un caractère commun aux deux épopées, c’est l’existence d’un système de nombres privilégiés, utilisés non pas au hasard et de façon purement ornementale, mais pour désigner des temps, des actes répétés, des groupes d’hommes. Ce système se retrouve dans les traditions sacrées de la Grèce, mais aussi dans celles d’autres peuples; il prédomine dans l’épopée irlandaise; il pourrait avoir des attaches religieuses. Mais il nous laisse en présence d’un passé impénétrable.

L’auteur de L’Iliade (il y a de fortes raisons de le croire) a vu le site de Troie, sans doute abandonné de son temps, s’il travaillait en plein VIIIe siècle, ou à peine réoccupé. On peut aller jusqu’à conjecturer qu’il aurait composé pour des seigneurs voisins, qui prétendaient descendre d’Énée ou de Glaucos; on pourrait penser aussi aux Nestorides de Milet. Simples possibilités. Rien n’empêche d’admettre qu’il ait résidé à Chios, où l’on retrouve plus tard les Homérides. Et pourquoi ne se serait-il pas appelé Homère?

4. «L’Odyssée»

Un poème fantastique et romanesque

N’était que L’Odyssée se rattache au cycle troyen, on aurait pris l’habitude de dire: c’est en son milieu le premier roman d’aventures fantastiques, et, en même temps, dans beaucoup de passages, le premier poème de la vie rurale. Sans le massacre final des prétendants et quelques rappels de la guerre de Troie, on ne se croirait plus obligé aujourd’hui de classer L’Odyssée dans le genre épique. Comme bien des romans modernes, elle n’apporte pas grande rigueur dans la chronologie du récit ou l’ajustement des détails. Sa composition, moins linéaire que celle de L’Iliade , a prêté plus facilement au dépeçage des «analystes». Les quatre premiers chants font assister au départ de Télémaque à la recherche de son père. Les quatre suivants conduisent Ulysse de chez Calypso jusqu’au pays des Phéaciens, au prix d’un naufrage. C’est à leur roi Alkinoos qu’il raconte lui-même, durant quatre autres chants, ses neuf années d’épreuves après la prise de Troie; le poète crée ainsi la longue narration à la première personne, dont la fortune n’a pas cessé. Les douze derniers chants rapportent le retour d’Ulysse à Ithaque, la préparation et l’exécution de sa vengeance avec le concours de Télémaque opportunément rentré. C’est ici que s’annonce souvent la poésie bucolique.

L’imagination odysséenne

Au sortir de L’Iliade où l’inspiration héroïque domine tout, L’Odyssée frappe par l’extrême variété des thèmes. On passe du Cyclope mangeur d’hommes, des tempêtes et des naufrages, du rivage même des Morts à une cour raffinée ou à la cabane d’un berger tout aussi courtois. Les servantes du château se livrent devant nous aux travaux domestiques, tandis que les dames dirigent la lessive et soignent les bons serviteurs. Avant tout, ce qui témoigne, par rapport à L’Iliade , d’un esprit tout différent, c’est l’abondance des thèmes fantastiques: monstres humains et animaux, fruits enchantés, breuvage et baguette magiques, métamorphoses, évocation des Morts, navires qui se dirigent sans pilote. Toutes ces merveilles au milieu d’une mer inconnue et vide, où l’on entre par le pays de l’oubli pour ressortir dans le sommeil. Or dans L’Iliade les dieux agissent en hommes plus forts que nous, non pas en magiciens. Peu de prodiges, et réservés à des circonstances solennelles. Le voyage d’Ulysse aux abords des Enfers engendrera la haute postérité littéraire que l’on sait; mais le poète la traite comme une succession d’apparitions fantomatiques sans la moindre profondeur religieuse. Autre fait notable: pendant ses aventures maritimes, Ulysse n’a plus auprès de lui sa protectrice habituelle, Athéna; mais à peine a-t-il débarqué à Ithaque, la voilà qui l’aide à cacher les trésors qu’il rapporte – abandon et camaraderie qui ne sont pas non plus dans l’esprit de L’Iliade .

Ulysse et l’unité du poème

Absent ou présent, Ulysse domine tout le poème; rien ne s’y fait que pour lui. C’est le héros persévérant. En vingt ans de guerre et d’aventures, il ne désespère jamais. Curieux de tout, incapable de fuir devant les épreuves les plus inattendues ou d’abandonner les siens, il se tire d’affaire par le courage, le savoir-faire, la ruse au besoin, mais jamais basse. Il est celui qui «supporte». C’est sa grande vertu. La deuxième, c’est sa fidélité conjugale: il refuse l’immortalité chez Calypso pour rejoindre Pénélope; les dieux prolongent la nuit où les époux se retrouvent. C’est une des grandes leçons du poème. Il exerce une vengeance implacable contre les prétendants, mais il interdit de pousser sur leur corps un cri de victoire: «La divinité le défend.» Même déguisé en mendiant, il garde cette noblesse naturelle qui permet de ne pas déchoir. Homme à la fois redoutable et digne d’amitié: on peut compter sur la sienne quand, après réflexion, il a consenti à l’accorder. C’est un type d’esprit aventureux (non d’aventurier) qui restera classique sur les bords de la Méditerranée.

Un second Homère?

Faut-il attribuer L’Odyssée à un auteur qui ne soit pas celui de L’Iliade ? Beaucoup d’«homérisants» l’admettent. Aux considérations déjà esquissées s’en ajoutent d’autres, de langage, mais surtout de vision poétique. L’auteur de L’Odyssée n’a pas le même œil. Il a donné un des meilleurs récits de tempête et de naufrage qui soient, mais son regard n’a pas l’ampleur cosmique si remarquable chez le Maître de L’Iliade. Il ne parle pas non plus en homme de guerre. Son cœur est à la paix des champs, aux banquets, à la vie de famille – aux chiens. Il travaille à un moment où va s’affirmer l’expansion maritime de la Grèce d’Asie: les Phéniciens sont pour elle des concurrents à dénigrer; le poète s’intéresse à l’Égypte et à la Libye, s’il n’en a que des notions flottantes. Tout cela reporte à un VIIe siècle déjà commencé. Est-ce à dire que les navigations d’Ulysse au-delà de l’Égée voileraient des connaissances déjà précises sur la Méditerranée occidentale? Avec de l’ingéniosité, on a tout fait dire aux textes, même des folies; celles-ci ont jeté le soupçon sur des hypothèses plus sensées, mais dont les contradictions, selon leurs auteurs, laissent perplexe la réflexion critique. Le plus prudent comme le plus poétique, c’est de tenir pour imaginaire toute cette partie de la géographie odysséenne.

L’Iliade synthétisait un passé, L’Odyssée s’ouvre sur l’avenir. Mais les deux œuvres sont liées par un même système d’expression poétique; elles sortent d’un même atelier, peut-être d’une même famille, ce qui rendrait naturel que l’Antiquité ait connu leurs deux auteurs sous le même nom.

5. Les problèmes de traduction

Dans leur immense majorité les lecteurs d’Homère dépendent de traductions. Le sens littéral soulève rarement des difficultés, à part quelques termes accessoires dont les Anciens eux-mêmes ne savaient plus bien le sens. En revanche il ne faut pas cacher quelques obstacles majeurs. La diversité dialectale, comment la rendre? Les formules, comment en assurer un équivalent sans tomber dans la monotonie? Le jeu des coupes et des enjambements ne peut se faire sentir que dans une rythmique très souple. Pas d’erreur plus pernicieuse que de scier L’Iliade en alexandrins pseudo-classiques ou de «hugoliser» L’Odyssée . Pour que passe le courant poétique il faut mettre au rebut le piètre vocabulaire des versions scolaires et de leurs corrigés. Mieux vaut certainement une prose de bon artisan. Il faut avant tout sauver la grandeur épique. Par malheur, la grandeur ne court pas les rues. La solution idéale serait la collaboration étroite d’un vrai poète et d’un helléniste. La Grèce moderne a eu cette chance: le grand écrivain Nikos Kazantzáki et l’«homérisant» I. T. Kakridis se sont joints pour donner des deux poèmes des traductions très expressives dans la langue d’aujourd’hui.

6. État des recherches homériques

Perspectives nouvelles

«Le trésor de Troie»

En 1996, un événement de la plus haute importance est venu réjouir le monde savant: la publication du catalogue de l’exposition Le Trésor de Troie , organisée par le musée Pouchkine de Moscou. La fameuse collection Schliemann, que, jusqu’en 1993, on a cru disparue avec la chute de Berlin en 1945, fondue, dispersée et perdue pour l’humanité, était en réalisé «conservée depuis cinquante ans en Russie». Même si ces bijoux et ces armes d’apparat n’ont rien à voir avec la Troie décrite par Homère et si ces trésors ne constituent certainement pas, comme le croyait Schliemann, le trésor de Priam, ils forment, à la fois par la beauté et la richesse des parures et la perfection plastique des haches-marteaux, un ensemble d’un intérêt extraordinaire pour l’histoire de Troie II et du IIIe millénaire av. J.-C. (la datation exacte des trésors est encore discutée par les spécialistes). Mais surtout, cette redécouverte nous éclaire sur la place de Troie II dans le commerce international de l’époque.

En effet, les analyses qui ont pu être ainsi pratiquées non seulement sur l’étain utilisé dans la fabrication des bronzes de Troie II, mais aussi sur le cuivre, donnent à penser que ces métaux étaient importés d’Afghanistan, via la Mésopotamie ou directement par la mer Noire. Cette hypothèse se trouve corroborée par la découverte à Troie d’une hache en lapis-lazuli, provenant vraisemblablement, elle aussi, de la même région d’Afghanistan. À ces importations s’ajoutent les produits d’exploitations minières de Troade, pour l’or, l’argent et le cuivre à l’arsenic. On fera un sort particulier à un fragment de hampe en fer qui fait partie des plus anciens objets en fer connus dans le monde, probablement tiré de fer météorique, l’exploitation des mines de fer ne commençant pas en Anatolie avant 1200 av. J.-C. Ces théories nouvelles, confirmées par l’examen des objets enfin rendus à la science, permettent de mieux appréhender le rôle essentiel joué par Troie II dans le commerce international entre 2400 et 2200 av. J.-C. La multiplicité des ateliers d’orfèvres, la haute technicité dont ils font preuve attestent l’importance de cette cité comme centre majeur du travail des métaux précieux. Les chefs-d’œuvre des maîtres troyens manifestent l’originalité de l’école de Troie II. La situation de l’emporion de Troie, au carrefour des routes maritimes entre la mer Noire et la mer Égée et des routes de caravane la reliant à la Mésopotamie, à l’Anatolie centrale et à l’Afghanistan, lui permet de drainer vers ses ateliers les métaux de pays lointains et d’accumuler les trésors que nous redécouvrons maintenant.

Cette préhistoire de Troie est d’un intérêt capital pour qui veut rapprocher réalités et texte homérique, car on retrouve le souvenir de ces splendeurs passées dans l’image que les Grecs se font de Troie; de plus, les mêmes causes produisant les mêmes effets économiques, la richesse de Troie, raison essentielle du raid des pillards achéens au XIIIe siècle, repose également sur la situation privilégiée de la ville dans les réseaux commerciaux, entre Anatolie et mer Égée.

Géologie et géographie de la Troade

Dans le prolongement des fouilles conduites par C. W. Blegen et l’université de Cincinnati entre 1932 et 1938, des échantillons de sol recueillis par l’expédition ont été analysés en 1975; de plus, de nouveaux sondages ont été effectués lors de l’expédition de 1977. Les résultats de ces travaux, publiés en 1982, sont d’un intérêt extrême pour les études de géographie homérique. En effet, l’hypothèse du tremblement de terre détruisant Troie VI se trouve confortée par la liste des vingt-sept séismes recensés depuis 1912 dans le nord-ouest de la Turquie et celle des séismes de magnitude 5 à 10 concernant la région de Canakkale, soit trente-neuf pour la période allant de 93 av. J.-C. à 1969. Une catastrophe de cette nature devrait donc pouvoir expliquer l’anéantissement d’une citadelle aussi puissante que Troie VIh et la disparition de la partie fragile de l’enceinte, au nord. Le niveau VIIa est ensuite réoccupé par une population nombreuse de réfugiés, sous le coup d’une menace qui l’a poussée à stocker des vivres en quantité dans des jarres et à s’installer dans de petites maisons mitoyennes, adossées au rempart ou bâties sur les décombres des palais précédents.

L’examen des carottages pratiqués à l’ouest du site d’Hisarlik conduit à supposer que la côte maritime était, à l’époque de la guerre de Troie, vers 1250 av. J.-C., beaucoup plus proche de la ville que de nos jours, à moins de 2 kilomètres. Du même coup, l’hypothèse de l’établissement de la flotte achéenne non pas sur la côte nord de l’Hellespont mais à l’ouest de la Troade, dans la baie de Bésika, est avancée comme une possibilité à considérer. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que le monde homérique ne se présente pas à nous comme vérité historique, mais comme une reconstitution d’une époque révolue depuis cinq siècles au moment où le poète compose la dernière version de L’Illiade . Or, si nous nous en tenons au texte de l’épopée, les Achéens ont tiré leurs bateaux au sec sur la plage de l’Hellespont, et leurs chars de guerre n’ont pas eu à traverser le Scamandre pour affronter l’armée troyenne, ce qui serait obligatoire en cas d’installation à Bésika. De plus, même si la baie de Bésika a été considérée au XIXe siècle comme un excellent mouillage pour la flotte anglaise, les contraintes sont différentes pour les bateaux de l’Antiquité, qui réclament non pas un port en eau profonde mais une plage en pente douce où ils puissent être halés à l’accostage.

La géographie de la Troade, mieux connue maintenant, bien que la description du paysage troyen ne soit pas exempte d’obscurité et de contradictions, aide à vérifier certaines interprétations homériques. On ne la considère plus seulement comme le cadre obligé des combats, mais dans son rapport avec le texte. Dans cette perspective, on prête une attention particulière au sanctuaire de Zeus sur l’Ida, qui peut aider à comprendre l’attitude ambiguë de Zeus dans L’Iliade , partagé qu’il est entre sa bienveillance pour les Troyens et son rôle de garant du destin; comme dieu suprême, il siège dans l’Olympe, mais, du haut de l’Ida, il joue son rôle de dieu local troyen et ne manque aucune occasion de protéger Hector et «le peuple de Priam à la bonne lance de frêne».

Création littéraire et problèmes de traduction

En dehors de l’analyse «génétique» de L’Iliade , à quoi l’on réduit trop souvent le débat homérique, unitaristes et analystes prenant le dessus tour à tour, il a paru nécessaire à un certain nombre de chercheurs de réhabiliter le texte et le texte seulement, en suivant la trame de la théorie narratologique. Cette démarche n’est pas éloignée de la façon dont les Grecs eux-mêmes approchaient le texte. On étudie ainsi les trois niveaux: texte, histoire, intrigue, mais aussi les fonctions de narrateur et de «focalisateur», ainsi que les destinataires. Ce mode d’analyse permet de redéfinir plusieurs passages comme «focalisation encastrée» (embedded focalization ). De même, une étude symétrique de certains termes du lexique homérique, comme astu et polis , anax et basileus , a abouti à les situer dans leur rapport au locuteur et non pas seulement comme sites topographiques ou titres officiels.

Tous les progrès accomplis dans les domaines archéologique, historique, philosophique et linguistique conduisent à remettre en cause les traductions consacrées. Trop longtemps, on s’est cru obligé de recourir à la médiation des chansons de geste ou des chroniques médiévales pour éclairer l’univers homérique. Il est temps de permettre un accès direct au texte, sans le dissimuler sous un voile d’étrangeté supplémentaire. On s’épargnera ainsi les «manoirs», les «cavales» et les «nefs» là où le texte ne parle que de «maisons», de «chevaux» ou de «bateaux». Plus nous avançons dans notre connaissance du milieu et de la langue homériques, mieux nous comprenons les comparaisons et les épithètes. Ainsi la philologie nous force-t-elle à abandonner «l’Aube dans son berceau de brume» au profit de «l’Aurore tôt levée». La poésie y perd, mais la rigueur linguistique s’y retrouve. De même, la connaissance du harnachement des attelages nous évitera la traduction de rênes «brillantes» en les glosant comme incrustées de métal et d’ivoire, alors que le poète décrit les rênes «luisantes de graisse», et donc en cuir bien entretenu.

L’attention portée aux textes dans leur intégrité accentue la mise en valeur de l’écart entre L’Illiade et L’Odyssée . Sans revenir sur les différences de publics, de conceptions morales et religieuses, on doit observer que le processus de composition poétique, totalement occulté dans L’Illiade par le récit, occupe une place prépondérante dans L’Odyssée , où est magnifiée la gloire de l’aède. Ce dernier possède un grand pouvoir, celui de subjuguer son auditoire sous l’effet de la parole poétique. Goût du public pour les nouveautés du répertoire, inspiration divine et véracité poétique, respect et honneurs dus aux aèdes, tous ces éléments laissent supposer que le poète entend mettre au premier plan le miracle de la création littéraire. Au reste, chez Alcinoos, c’est Ulysse qui se fait l’aède de ses propres errances, et le Maître de L’Odyssée se garde bien de prendre à son compte ces récits merveilleux. Athéna ne s’y trompe pas, qui lui reproche, avec un sourire, ses «contes de voleur et de menteur». Le poète se permet même une composition en abyme, puisque Phémios, l’aède infidèle, obtient la vie sauve en promettant à Ulysse de le chanter comme un dieu, entendons par là de lui composer une Odyssée .

Homère
nom donné au plus célèbre des poètes grecs, considéré comme l'auteur de l' Iliade et de l' Odyssée. Toute l'Antiquité crut à son existence, mais on ne sait rien sur sa vie. Selon Hérodote, il aurait vécu en Ionie v. 850 av. J.-C. Selon la tradition, devenu vieux et aveugle, il allait encore de ville en ville, chantant ses poèmes. Il serait mort à íos (une des Cyclades). L' Iliade, épopée en 24 chants, narre un épisode de la guerre de Troie (Ilion): la Colère d'Achille rend incertaine l'issue du combat, et Patrocle puis Hector périssent. L' Odyssée (en gr. Odusseus, "Ulysse"), poème épique en 24 chants, raconte les aventures d'Ulysse revenant à Ithaque, son royaume, après la prise de Troie. Dans l' Iliade, les affrontements des hommes-héros et des dieux se déroulent dans un univers de violence. Dans l' Odyssée, les aventures d'Ulysse sont traitées sur un mode plus diversifié, et la vie des principautés grecques aux Xe-IXe s. av. J.-C. apparaît. Gigantesque, l'oeuvre d'Homère regroupe des morceaux d'âges et de styles différents; la compilation a pu être l'oeuvre d'un aède de génie; l'ensemble du texte a été fixé par écrit au VIe s.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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